49. In memoriam

 

Tandis qu’ils déchargeraient le matériel de Bill Tee sur le granit de leur petite aire d’atterrissage, Chris Floyd avait du mal à arracher ses yeux de la montagne qui les dominait. Un gigantesque diamant, plus gros que l’Everest ! Tous ces tessons épars autour de la navette ne devaient pas valoir des millions mais des milliards !

D’un autre côté, ils risquaient de ne pas valoir plus que… des débris de verre. La valeur du diamant avait toujours été contrôlée par les marchands et les producteurs, mais si une véritable montagne de pierre précieuse était tout à coup jetée sur le marché, les cours s’effondreraient immanquablement. Floyd commençait à comprendre pourquoi tant de groupes divers s’intéressaient à Europe ; les ramifications politiques et économiques étaient infinies.

Maintenant qu’il avait au moins vérifié son hypothèse, Van der Berg était revenu à son idée fixe, pressé d’achever son expérience sans autre distraction. Avec l’aide de Floyd – ce n’était pas facile d’extraire le volumineux matériel de la minuscule navette –, il commença par forer un trou avec une perceuse électrique portative, pour en retirer une carotte d’un mètre qu’il rapporta à la Bill Tee.

Floyd aurait agi différemment mais il reconnut qu’il était logique de commencer par le plus dur. Van der Berg attendit d’avoir déployé un sismographe et installé une caméra de télévision panoramique sur un lourd trépied bas, avant de ramasser un peu des incroyables richesses parsemées autour d’eux.

— Faute de mieux, dit-il en choisissant avec soin les fragments les moins dangereux, ça fera de bons souvenirs.

— À moins que les copains de Rose ne nous assassinent pour les voler.

Van der Berg jeta un vif coup d’œil à son compagnon ; il se demanda ce que Chris savait réellement, ou ce qu’il avait deviné.

— Ils n’auraient rien à y gagner, maintenant que le secret est éventé. D’ici une heure, les ordinateurs à la Bourse vont devenir fous.

— Sacré professeur ! s’écria Floyd avec plus d’admiration que de rancœur. C’était donc ça, votre message !

— Rien n’interdit à un savant de gagner accessoirement un peu d’argent. Mais je laisse les détails sordides à mes amis de la Terre. Tout à fait entre nous, je suis beaucoup plus intéressé par notre travail ici. Passez-moi donc cette pince, s’il vous plaît…

Avant d’avoir fini l’installation de la station Zeus, ils faillirent être renversés trois fois par des secousses telluriques. Ils sentaient d’abord une sorte de vibration sous leurs pieds, et puis tout se mettait à trembler et finalement un long gémissement horrible, un grondement semblait venir de toutes les directions à la fois. C’était pour Floyd ce qu’il y avait de plus étrange. Il n’arrivait pas très bien à s’habituer à ce qu’il y ait juste assez d’atmosphère autour d’eux pour permettre les conversations à courte portée sans radio.

Van der Berg lui répétait que les séismes n’étaient pas encore dangereux, mais Floyd s’était toujours méfié des experts. Bien sûr, le géologue venait de donner la preuve spectaculaire qu’il ne s’était pas trompé ; en regardant la Bill Tee se balancer sur ses amortisseurs comme un navire en pleine tempête, Floyd espérait que la chance de Van tiendrait encore pendant quelques minutes.

— Voilà, ça devrait aller, annonça enfin le savant au grand soulagement de Floyd. Ganymède reçoit des informations claires sur tous les canaux. Les batteries vont durer des années, avec ce panneau solaire pour les recharger continuellement.

— Si tout ce matériel est encore debout dans huit jours, je serai très étonné. Je jurerais que cette montagne a bougé depuis que nous avons atterri. Filons avant qu’elle nous tombe dessus !

— J’ai davantage peur, répliqua Van der Berg en riant, que le souffle de votre tuyère démolisse tout notre travail.

— Pas de danger. Nous sommes bien à l’écart et maintenant que nous nous sommes débarrassés de tout le bric-à-brac, nous n’aurons besoin que de la moitié de la puissance pour décoller. À moins que vous ne vouliez embarquer encore quelques milliards de plus. Ou trillions.

— Ne soyons pas cupides. D’ailleurs, je suis bien incapable de dire combien ça vaudra quand nous serons de retour sur la Terre. Les musées vont s’en emparer, naturellement. Après… allez savoir !

Les doigts de Floyd volèrent sur le tableau de bord et il entra en communication avec Galaxy.

— Première phase de la mission achevée. Bill Tee prête au redécollage. Plan de vol comme convenu.

Ils ne furent pas surpris quand le capitaine Laplace répondit :

— Vous êtes bien sûrs de vouloir aller jusqu’au bout ? N’oubliez pas que la décision finale vous revient. Quoi que vous fassiez, je vous soutiendrai.

— Oui, capitaine, mais nous sommes contents tous les deux. Nous comprenons les sentiments de l’équipage. Et le bénéfice scientifique sera énorme. Nous sommes tous deux surexcités.

— Un instant ! Nous attendons toujours votre rapport sur le mont Zeus !

Floyd regarda Van der Berg, qui fit un geste résigné et prit le microphone.

— Si nous vous le disions, maintenant, capitaine, vous nous prendriez pour des fous, ou vous croiriez à un canular. Attendez encore une heure ou deux, je vous en prie, que nous soyons de retour… avec la preuve.

— Hum. Ça ne servirait pas à grand-chose de vous donner un ordre, n’est-ce pas ? Ma foi… Bonne chance quand même. Et meilleurs vœux aussi de la part du grand patron, il trouve que c’est une idée merveilleuse d’aller survoler Tsien.

— J’étais sûr que Sir Lawrence approuverait, dit Floyd à son compagnon. Et d’ailleurs, Galaxy étant déjà complètement perdu, Bill Tee n’est pas un bien grand risque supplémentaire, après tout.

Van der Berg approuva mais il n’était pas entièrement d’accord : il avait établi sa réputation scientifique, maintenant il voulait en profiter !

— Ah, au fait, reprit Floyd. Qui est Lucy ? Quelqu’un de particulier ?

— Pas que je sache. Nous sommes tombés sur elle lors d’une recherche par ordinateur et avons pensé que ce nom ferait un bon code. Tout le monde doit supposer qu’il concerne Lucifer, ce qui est un peu vrai, donc davantage trompeur. Je n’avais jamais entendu parler d’eux mais il y a plus d’une centaine d’années, un groupe de musiciens au nom bizarre, les Beatles, a écrit une chanson au titre encore plus bizarre, Lucy in the Sky with Diamonds ! Curieux, non ? Presque comme s’ils avaient su…

 

D’après le radar de Ganymède, l’épave de Tsien se trouvait à trois cents kilomètres à l’ouest du mont Zeus, en direction de la zone baptisée crépusculaire et des régions froides au-delà. Elles étaient en permanence glaciales mais pas obscures ; la moitié du temps, le lointain Soleil les éclairait brillamment. Cependant, même à la fin du long jour solaire europien, la température restait bien au-dessous de zéro. Comme l’eau liquide ne pouvait exister que dans l’hémisphère éclairé par Lucifer, la région intermédiaire était un secteur d’éternelles tempêtes où rivalisaient la pluie et la grêle, le grésil et la neige.

Au cours du demi-siècle écoulé depuis le dramatique atterrissage de Tsien, le vaisseau s’était déplacé de près de mille kilomètres. Il avait dû dériver – comme Galaxy – pendant plusieurs années sur la mer de Galilée nouvellement créée, avant d’échouer sur cette lugubre côte inhospitalière.

Floyd capta l’écho radar dès que Bill Tee se stabilisa à la fin de son deuxième bond sur Europe. Le signal était bizarrement très faible pour un objet aussi énorme ; dès qu’ils eurent percé le plafond de nuages, ils comprirent pourquoi.

L’épave du vaisseau spatial Tsien, premier véhicule habité à se poser sur un satellite de Jupiter, se trouvait au centre d’un petit lac circulaire – manifestement artificiel – relié par un canal à la mer, à moins de trois kilomètres. Il n’en restait que le squelette, et même pas complet ; la carcasse avait été complètement pillée.

Mais par quoi ? se demanda Van der Berg. Il n’y avait aucune trace de vie, par là ; l’endroit paraissait abandonné depuis des années. Pourtant, il était indiscutable que « quelque chose » avait dépouillé l’épave, délibérément et avec une précision quasi chirurgicale.

— Nous pouvons apparemment nous poser sans danger, dit Floyd, et il attendit quelques secondes le hochement de tête distrait de Van der Berg.

Le géologue vidéoscopait déjà tout ce qu’ils avaient sous les yeux.

Bill Tee se posa sans difficulté sur le bord du bassin et les deux hommes contemplèrent, dans l’eau noire glaciale, ce monument aux impulsions exploratrices de l’Homme. Ils ne voyaient aucun moyen commode de s’approcher de l’épave mais cela n’avait pas grande importance.

Une fois revêtus de leur combinaison, ils portèrent la couronne au bord de l’eau et la tinrent solennellement devant la caméra pendant quelques secondes, puis ils lancèrent cet hommage de l’équipage de Galaxy. Elle avait été superbement composée ; bien que les seules matières premières disponibles eussent été du métal, du papier et du plastique, on aurait cru que les feuilles et les fleurs étaient vraies. Épinglés sur tout le pourtour, il y avait des billets et des inscriptions, dont beaucoup étaient écrits avec les anciens idéogrammes maintenant officiellement périmés, au lieu des caractères romains.

Alors que les deux hommes retournaient vers la navette, Floyd demanda d’un air songeur :

— Avez-vous remarqué ? Il ne reste pratiquement plus de métal. Rien que du verre, du plastique, des matières synthétiques.

— Et les poutrelles de soutien ?

— Alliage. Surtout de carbone, de bore. Il y a par ici quelqu’un qui est très friand de métal, et qui sait le reconnaître quand il en voit. Intéressant…

Très, pensa Van der Berg. Sur une planète où le feu ne pouvait exister, les métaux et les alliages étaient presque impossibles à fabriquer… et devaient être aussi précieux que… eh bien, que des diamants…

Quand Floyd eut fait son rapport à la base et reçu un message de remerciement du lieutenant Chang et de ses camarades, il emmena Bill Tee à mille mètres et continua de voler cap à l’ouest.

— Dernière étape, dit-il. Inutile d’aller plus haut, nous serons là-bas dans dix minutes. Mais nous ne nous poserons pas. Si la Grande Muraille est ce que nous pensons, je préfère ne pas y toucher. Nous ferons un survol rapide et rentrerons à la maison. Préparez vos caméras, ça pourrait être encore plus important que le mont Zeus.

Et, ajouta-t-il à part lui, je vais sans doute savoir bientôt ce que grand-papa Heywood a éprouvé, pas très loin d’ici, il y a cinquante ans. Nous aurons beaucoup de choses à nous raconter quand nous nous retrouverons… dans moins d’une semaine si tout se passe bien.

 

50. Ville ouverte

 

Quel endroit abominable ! pensa Chris Floyd. Rien que des rafales de grésil, des chutes de neige, de vagues aperçus de paysages striés de glace. Le Havre était un paradis tropical à côté de cette désolation ! Et il n’ignorait pas que la face nocturne, quelques centaines de kilomètres plus loin à peine sur la courbe d’Europe, était infiniment pire.

Il fut très étonné que les conditions météorologiques changent brusquement juste avant qu’ils atteignent leur but. Les nuages se dissipèrent… et ils virent se dresser devant eux un gigantesque mur noir, de près de mille mètres de haut, directement en travers de la ligne de vol de Bill Tee. Il était si énorme qu’il devait évidemment créer son propre microclimat, déviant les vents qui laissaient une zone locale protégée et calme.

Le monolithe était facilement reconnaissable ; à sa base, se trouvaient des centaines de constructions hémisphériques, luisant d’un blanc spectral aux rayons du soleil bas qui avait jadis été Jupiter. Elles avaient tout à fait l’air, pensa Floyd, de ruches de l’ancien temps, faites en neige ; quelque chose, dans leur aspect, évoquait d’autres souvenirs de la Terre. Van der Berg le devança :

— Des igloos ! Même problème, même solution. Pas d’autres matériaux de construction, par ici, à part la roche, qui est bien trop dure à travailler. Et la faible gravité doit être avantageuse. Certaines de ces coupoles sont très grandes. Je me demande ce qui vit là-dedans…

Ils étaient encore trop loin pour voir du mouvement dans les rues de la petite ville sur le rebord du monde. Et, en s’approchant, ils constatèrent qu’il n’y avait pas de rues.

— C’est Venise, mais en glace, dit Floyd. Rien que des igloos et des canaux.

— Des amphibies ! J’aurais dû m’y attendre. Je me demande où ils sont.

— Nous avons dû leur faire peur. Bill Tee est bien plus bruyante à l’extérieur qu’à l’intérieur.

Pendant un moment, Van der Berg fut beaucoup trop occupé à filmer et à faire des rapports à Galaxy pour répondre. Enfin, il déclara :

— Nous ne pouvons absolument pas partir sans avoir pris contact ! Vous aviez raison. C’est plus important que le mont Zeus.

— Et ça risque d’être plus dangereux.

— Je ne vois aucune trace de technologie avancée… Rectification. Là, on dirait une vieille antenne radar du XXe siècle ! Vous ne pouvez pas vous rapprocher ?

— Pour nous faire tirer dessus ? Non merci ! D’ailleurs, nous gaspillons notre temps de vol, plus que dix minutes… si vous voulez rentrer à la maison !

— Est-ce que nous ne pourrions pas au moins nous poser pour jeter un coup d’œil ? Il y a un grand rocher plat. Mais où diable est tout le monde ?

— Terrifié, comme moi. Neuf minutes. Je vais faire un survol du patelin. Filmez tout ce que vous pourrez – oui, Galaxy, ça va, mais nous sommes plutôt occupés, je vous rappelle plus tard.

— Ah, ce truc, je vois ce que c’est. Ce n’est pas un radar mais quelque chose de presque aussi intéressant. C’est braqué droit sur Lucifer, un four solaire. Pas bête, dans un endroit où le soleil ne change jamais de place… et où l’on ne peut pas faire de feu.

— Huit minutes. Dommage que tout le monde se cache à l’intérieur.

— Ou dans l’eau. Est-ce que nous pourrions aller voir ce grand bâtiment entouré d’une esplanade ? Ça doit être l’hôtel de ville !

Van der Berg montrait une structure beaucoup plus importante que toutes les autres et d’une architecture différente ; elle était composée de cylindres verticaux, comme des tuyaux d’orgues géants. De plus, elle n’était pas uniformément blanche comme les igloos, mais entièrement couverte de marbrures complexes.

— De l’art europien ! s’exclama Van der Berg. C’est une fresque ! Plus près, plus près ! Nous devons absolument enregistrer ça !

Docilement, Floyd descendit plus bas… plus bas… encore plus bas. Il semblait avoir complètement oublié qu’il n’avait presque plus de réserves ; tout à coup, avec un choc de stupeur, Van der Berg comprit qu’il atterrissait.

Le savant arracha son regard du sol qui montait rapidement et regarda son pilote. Tout en restant manifestement maître des commandes de Bill Tee, Floyd avait l’air hypnotisé ; il regardait un point fixe, droit devant la navette qui continuait de descendre lentement.

— Qu’est-ce qu’il y a, Chris ? cria Van der Berg. Est-ce que vous savez ce que vous faites ?

— Bien sûr. Vous ne le voyez pas ?

— Quoi ? Qui ça ?

— Cet homme, qui se tient près du gros cylindre. Et il ne porte pas d’appareil respiratoire !

— Ne faites pas l’imbécile, Chris ! Il n’y a personne !

— Il nous regarde. Il nous fait signe. Je crois recon… Ah, mon Dieu !

— Il n’y a personne ! Personne ! Remontez !

Floyd n’écoutait pas. Il était d’un calme absolu et ce fut en vrai professionnel qu’il posa Bill Tee et coupa le contact exactement à l’instant voulu avant l’atterrissage.

Très consciencieusement, il vérifia tous les instruments et mit en place les systèmes de sécurité. Ce fut seulement après avoir terminé la séquence d’atterrissage qu’il regarda de nouveau par le hublot d’observation, avec une expression perplexe mais heureuse.

— Bonjour, grand-papa, murmura-t-il, mais aux yeux de Van der Berg, il n’y avait personne.

 

51. Un fantôme

 

Jamais, dans ses plus horribles cauchemars, le Pr Van der Berg ne s’était imaginé naufragé sur un monde hostile dans une minuscule capsule spatiale, avec un fou pour lui tenir compagnie. Heureusement, Chris Floyd n’était apparemment pas violent ; peut-être pourrait-il le persuader de décoller et de les ramener sains et saufs à Galaxy

Floyd regardait toujours quelque chose d’invisible, en remuant parfois les lèvres, en conversation silencieuse. Le village extraterrestre était complètement désert et paraissait abandonné depuis des siècles. Van der Berg nota tout de même quelques signes d’une occupation récente. Bien que les rétrofusées de Bill Tee eussent balayé la mince couche de neige autour d’eux, le reste de la petite esplanade était encore légèrement poudré. C’était en quelque sorte une page arrachée d’un livre, couverte de signes dont il était capable de lire certains.

Un objet lourd avait été traîné ou avait lourdement roulé de lui-même. Partant de l’entrée fermée d’un igloo, on reconnaissait la piste d’un véhicule à roues. Trop loin pour en distinguer les détails, il y avait un petit objet, peut-être une boîte ou un bidon, jeté ; les Europiens seraient alors aussi négligents que les humains…

La présence de la vie était flagrante, ostensible ; Van der Berg avait l’impression d’être observé par mille paires d’yeux – ou par d’autres sens – et il n’y avait aucun moyen de savoir si les esprits derrière ces yeux étaient amicaux ou hostiles. Peut-être étaient-ils simplement indifférents, dans l’attente que les intrus s’en aillent, afin de reprendre leurs mystérieuses activités interrompues.

Chris parla de nouveau au vide :

— Au revoir, grand-papa, dit-il calmement, avec une certaine tristesse. (Puis il se tourna vers Van der Berg et lui déclara sur un ton tout à fait normal :) Il dit qu’il est temps que nous partions. Vous devez me croire fou, n’est-ce pas ?

Il serait plus prudent, pensa Van der Berg, de ne rien répondre. D’ailleurs, il eut bientôt une autre cause de souci.

Floyd examinait anxieusement les imprimantes que lui crachait Bill Tee. Finalement il annonça :

— Van, je suis désolé. Cet atterrissage a consommé plus que ce que je pensais. Nous devons modifier le profil de la mission.

Façon tortueuse, pensa lugubrement Van der Berg, d’annoncer : « Nous ne pouvons pas retourner à Galaxy. » Non sans difficulté, il parvint à ravaler « Au diable votre grand-père ! » et demanda simplement :

— Qu’est-ce qu’on va faire, alors ?

Floyd examinait toujours l’imprimante et introduisait de nouvelles données.

— Nous ne pouvons pas rester ici. (Pourquoi pas ? se demanda Van der Berg. Si nous devons mourir, autant profiter du temps qui nous reste pour en apprendre le plus possible.) Il nous faut donc trouver un endroit où la navette d’Univers nous repérera facilement.

Van der Berg poussa mentalement un énorme soupir de soulagement. Il était idiot de ne pas y avoir pensé. Il se faisait l’effet d’un homme qui obtient un sursis alors qu’il monte à l’échafaud. Univers devait arriver dans moins de quatre jours. Les aménagements de Bill Tee étaient loin d’être luxueux mais certainement préférables à tout ce qu’il pouvait imaginer ici.

— Trouver un temps plus clément… une surface plane, stable… plus près de Galaxy mais je ne crois pas que ce soit très important… il ne devrait pas y avoir de problème. Nous avons de quoi parcourir cinq cents kilomètres, mais nous ne pouvons pas risquer une traversée de la mer.

Pendant quelques instants, Van der Berg songea avec nostalgie au mont Zeus ; il y avait tant à faire là-bas ! Mais les turbulences sismiques, qui ne cessaient de s’intensifier alors qu’Io se mettait en ligne avec Lucifer, écartaient totalement cette possibilité. Il se demanda si ses instruments fonctionneraient toujours et se promit de les vérifier une nouvelle fois, dès qu’ils auraient résolu leur problème.

— Je vais survoler la côte jusqu’à l’équateur. Ce sera d’ailleurs le meilleur endroit pour un atterrissage de navette. La carte radar indique plusieurs zones plates unies juste à l’intérieur des terres, vers les 60 Ouest.

— Je sais. Le plateau de Masada.

(Et peut-être, se dit Van der Berg, l’occasion d’autres explorations. Il ne faut jamais négliger les chances inattendues…)

— Va pour le plateau. Adieu Venise. Au revoir, grand-papa !

 

Quand le rugissement étouffé des rétrofusées se tut, Chris Floyd brancha pour la dernière fois les circuits de sécurité, déboucla sa ceinture et étira ses bras et ses jambes, autant que le permettait l’espace réduit.

— Pas un si vilain panorama, pour Europe, dit-il gaiement. Nous avons maintenant quatre jours devant nous pour découvrir si les rations de la navette sont aussi mauvaises qu’on le prétend. Alors… Lequel de nous deux va se mettre à parler le premier ?

 

52. Sur le divan

 

J’aurais dû étudier la psychologie, pensait Van der Berg, alors je saurais trouver les motivations de son illusion. Il parait pourtant tout à fait sain d’esprit maintenant, à part cet unique sujet.

Presque n’importe quel siège était confortable à 0.6 de gravité mais Floyd avait fait basculer le sien en position couchée et avait croisé ses mains sous sa tête. Van der Berg se souvint tout à coup que c’était la position classique du patient, au temps de la vieille analyse freudienne, pas encore totalement discréditée.

Il était heureux de laisser son compagnon parler le premier, en partie par simple curiosité mais surtout parce qu’il espérait que plus vite Floyd se soulagerait de ce qu’il avait à dire, plus vite il serait guéri… ou rendu au moins inoffensif. Mais il n’était pas tellement optimiste ; il devait y avoir eu un grave problème mental, bien enraciné, pour provoquer une illusion aussi puissante.

Il fut très déconcerté de découvrir que Floyd était parfaitement d’accord avec lui et avait déjà fait son propre diagnostic.

— Ma note psy de recrutement était de À-1, révéla-t-il, ce qui signifie qu’on m’a même permis de parcourir mon propre dossier, et seuls dix pour cent des candidats environ obtiennent ce droit. Alors je suis aussi stupéfait que vous l’êtes… Mais j’ai bien vu mon grand-père et il m’a parlé. Je n’ai jamais cru aux fantômes – qui y croit ? – mais cette vision doit vouloir dire qu’il est mort. Je regrette de ne pas l’avoir mieux connu. Je me faisais une joie de nos retrouvailles… Quand même, maintenant j’ai un souvenir…

Van der Berg rompit le bref silence :

— Dites-moi exactement ce qu’il a dit.

Chris sourit faiblement et répondit :

— Je n’ai jamais eu une mémoire infaillible et j’étais tellement abasourdi que je ne peux pas vous répéter ça mot pour mot… C’est bizarre… En y réfléchissant, je ne crois pas qu’il ait employé de mots.

Encore pire ! pensa Van der Berg ; de la télépathie en plus de la survie après la mort ! Mais il se contenta de demander :

— Donnez-moi alors l’essentiel de ce… de cette conversation. Je ne vous ai pas entendu parler, vous savez.

— C’est vrai. Il m’a dit quelque chose comme… « Je voulais te revoir et je suis très heureux. Je suis sûr que tout va très bien marcher et qu’Univers vous recueillera bientôt. »

Message spirite typiquement insignifiant, se dit Van der Berg. Ils ne disent jamais rien d’utile ni d’étonnant, ils reflètent simplement les espoirs et les craintes de l’auditeur. Pas d’échos d’informations du subconscient…

— Et après ?

— Après, je lui ai demandé où étaient les habitants, pourquoi cet endroit était si désert. Il a ri et m’a fait une réponse que je ne comprends toujours pas, je ne peux pas la citer exactement, quelque chose comme : « Je sais que vous ne pensiez pas à mal… quand nous vous avons vus arriver, nous avons à peine eu le temps de donner l’alerte. Et les – là il a employé un mot que je serais incapable de prononcer même si je me le rappelais – sont entrés dans l’eau, ils peuvent se déplacer très silencieusement quand il le faut ! Ils ne ressortiront pas avant votre départ, quand le vent aura chassé le poison. » Qu’est-ce qu’il a bien pu vouloir dire par là ? Notre échappement est filtré et sain… et d’ailleurs cette atmosphère est déjà presque entièrement faite de vapeur.

Ma foi, se dit Van der Berg, il est normal qu’une illusion – ou un rêve – n’ait pas de sens logique. Cette idée de « poison » symbolise peut-être une terreur subconsciente de Chris, qu’il est incapable d’affronter en dépit de son excellente note psychologique. Quoi que ce soit, ça ne me concerne pas. Du poison, vraiment ! Le propulsif de Bill Tee est de l’eau pure, distillée, envoyée par Ganymède sur orbite… Mais, un instant ! Quelle est sa température, à la sortie de la tuyère ? Il me semble avoir lu quelque part…

— Chris, demanda-t-il avec précaution, une fois que l’eau est passée par la réacteur, est-ce qu’elle ressort entièrement sous forme de vapeur ?

— Que voulez-vous qu’elle devienne ? Oh, bien sûr, si nous surchauffons vraiment, dix à quinze pour cent se séparent en hydrogène et oxygène.

En oxygène ! Van der Berg fut parcouru d’un brusque frisson, bien que la température de la navette fût agréable. Il était tout à fait improbable que Floyd comprît les implications de ce qu’il venait de dire ; cela ne faisait pas partie de son domaine de connaissances.

— Savez-vous, Chris, que pour les organismes primitifs de la Terre et certainement pour des créatures vivant dans une atmosphère comme celle d’Europe, l’oxygène est un poison mortel ?

— Vous plaisantez !

— Pas du tout. C’est même un poison pour nous, à haute pression.

— Oui, ça je le sais. On nous l’a appris aux cours de plongée.

— Votre… grand-père disait vrai. C’est comme si nous avions vaporisé des gaz sur cette ville. Enfin, pas aussi grave… ce sera très vite dispersé.

— Ainsi, vous me croyez, maintenant !

— Je n’ai jamais dit que je ne vous croyais pas.

— Vous auriez été fou de le dire.

Cela brisa la tension et ils rirent de bon cœur, tous les deux.

— Vous ne m’avez pas dit comment il était habillé.

— Il portait une vieille robe de chambre démodée, exactement comme du temps où j’étais petit. Il avait l’air bien à l’aise.

— Pas d’autres détails ?

— Maintenant que vous m’y faites penser, il paraissait beaucoup plus jeune, il avait plus de cheveux que la dernière fois où je l’ai vu. Alors je ne crois pas que c’était… qu’il était – comment dire ? – réel. Plutôt quelque chose comme une image d’ordinateur. Ou un hologramme synthétique.

— Le monolithe !

— Oui, c’est ce que j’ai pensé. Vous vous rappelez comment Dave Bowman est apparu à mon grand-père à bord de Leonov ? C’est peut-être son tour, maintenant. Mais pourquoi ? Il ne m’a donné aucun avertissement, il ne m’a transmis aucun message particulier. Il voulait simplement me dire adieu et me souhaiter bonne chance…

Pendant quelques instants embarrassants, la figure de Floyd se convulsa mais il se ressaisit vite et sourit à son compagnon.

— J’ai assez parlé. À vous, maintenant, d’expliquer ce que fait un diamant d’un million de millions de tonnes sur un monde composé de glace et de soufre. Ce doit être une drôle d’histoire !

— C’en est une, reconnut le Pr Rolf Van der Berg.

 

53. Cocotte-minute

 

— Alors que je faisais mes études à Falstaff, commença Van der Berg, je suis tombé sur un vieil ouvrage d’astronomie qui affirmait : « Le système solaire se compose du Soleil, de Jupiter et de divers débris. » Ça remettait un peu la Terre à sa place, hein ? Et c’était plutôt injuste pour Saturne, Uranus et Neptune, les trois autres géants gazeux qui font près de la moitié de Jupiter.

» Mais il vaut mieux que je commence par Europe. Comme vous le savez, c’était de la glace lisse avant que Lucifer se mette à la chauffer, sa plus haute altitude n’atteignait pas deux cents mètres, et elle n’a guère changé après que la glace a fondu et émigré pour se recongeler sur la face nocturne. De 2015, le début de nos observations détaillées, jusqu’en 2038, il n’y a eu qu’un seul point culminant sur tout le satellite… et nous le connaissons !

— Oui, nous le connaissons ! Mais même après l’avoir vu de mes propres yeux, je n’arrive pas à imaginer le monolithe comme un mur. Je me le suis toujours figuré vertical, ou flottant librement dans l’espace.

— Je crois que nous avons appris qu’il peut prendre toutes sortes de formes, tout ce que nous pouvons imaginer et même au-delà… Il est évident qu’il est arrivé quelque chose à Europe en 2037, entre une observation et la suivante. Le mont Zeus est subitement apparu, avec ses dix mille mètres d’altitude ! Des volcans aussi énormes ne surgissent pas comme ça en quinze jours. Et d’ailleurs, Europe est beaucoup moins active qu’Io.

— C’est bien assez actif pour moi, grommela Floyd. Vous avez senti la dernière secousse ?

— Et si ç’avait été un volcan, il aurait craché une énorme quantité de gaz dans l’atmosphère ; il y a eu des changements, mais pas assez pour que cette explication soit la bonne. C’était un mystère absolu, et comme nous avions peur de trop nous approcher, et parce que nous étions absorbés par nos propres projets, nous n’avons pas fait grand-chose, sauf élaborer des théories fantastiques. Dont aucune, finalement, n’était aussi fantastique que la vérité…

» J’ai commencé à m’en douter un peu par hasard, à la suite des observations de 2057 mais je ne les ai pas prises au sérieux avant deux ans. À ce moment-là, j’ai dû me rendre à l’évidence ; pour quelque chose de moins bizarre, cela aurait été absolument convaincant.

» Mais avant de me laisser aller à croire que le mont Zeus n’était qu’un seul diamant, je devais trouver une explication. Pour un bon esprit scientifique, et je crois en avoir un, aucune réalité n’est respectable tant qu’il n’y a pas de théorie pour l’expliquer. La théorie peut se révéler fausse – elle l’est généralement, tout au moins pour quelques détails – mais elle doit fournir au moins une hypothèse de travail.

» Et, comme vous l’avez fait observer, un million de millions de tonnes de diamant, dans un monde de glace et de soufre, ce n’est pas commode à expliquer. Naturellement, maintenant que c’est parfaitement évident, je me dis que j’ai été un imbécile de ne pas avoir vu la solution il y a des années. Ça nous aurait évité pas mal d’ennuis… et aurait au moins épargné une vie.

Van der Berg s’interrompit, un instant songeur, puis il demanda brusquement à Floyd :

— Est-ce qu’on a mentionné devant vous le Pr Paul Kreuger ?

— Non, pourquoi ? J’ai entendu parler de lui, bien sûr.

— Simple curiosité. Il s’est passé beaucoup de choses bizarres et je doute que nous en connaissions un jour toutes les explications.

» Bref, ce n’est plus un secret, alors ça n’a plus d’importance. Il y a deux ans, j’ai envoyé un message confidentiel à Paul. Ah, pardon, j’oubliais de vous dire… C’est mon oncle. Je lui ai donc envoyé un résumé de mes découvertes, en lui demandant s’il pouvait les expliquer, ou les réfuter.

» Il n’a pas mis longtemps, en virtuose de l’informatique qu’il est. Malheureusement, il a été négligent ou quelqu’un était à l’écoute de son réseau… Vos amis, j’en suis sûr, quels qu’ils soient, doivent s’être fait une assez bonne idée de ce qui s’est passé, depuis.

» En deux jours, il a exhumé un article vieux de quatre-vingts ans, dans la revue scientifique Nature – oui, c’était encore imprimé sur papier, dans ce temps-là ! – qui expliquait tout. Enfin, presque tout.

» L’auteur travaillait pour un des grands laboratoires des États-Unis – d’Amérique, bien sûr, les USSA n’existaient pas encore. C’était un établissement où l’on fabriquait les armes nucléaires, alors on y était au courant des hautes températures et des pressions…

» Je ne sais pas si le Pr Ross, c’était son nom, s’occupait des bombes, mais ses fonctions ont dû l’amener à réfléchir à la composition du noyau des planètes géantes. Dans son article de 1984 – pardon, de 1981 –, d’une demi-page seulement, incidemment, il avançait des suggestions très intéressantes…

» Il faisait observer qu’il y avait dans les géants gazeux d’énormes quantités de carbone, sous forme de méthane CH4. Jusqu’à soixante-dix pour cent de la masse totale ! Il calculait que sous les pressions et les températures du noyau – des millions d’atmosphères – le carbone se séparait, tombait vers le centre et, vous avez deviné, se cristallisait. C’était une superbe théorie. Jamais il n’a dû imaginer qu’il y avait un espoir de l’avérer !

» Ça, c’est la première partie de l’histoire. Par certains côtés, la deuxième partie est encore plus intéressante. Il reste encore du café ?

— Tenez… Et je crois avoir déjà deviné la deuxième partie. En rapport avec l’explosion de Jupiter, évidemment.

— Non, pas explosion. Implosion. Jupiter s’est simplement effondrée sur elle-même, et puis s’est enflammée. Un peu comme la détonation d’une bombe nucléaire, à cette différence que le nouvel état était stable, en un mot un mini-soleil.

» Or, il se passe des choses très bizarres au cours d’une implosion ; presque comme si des éclats se traversent mutuellement et ressortent de l’autre côté. Quel que soit le mécanisme, un morceau du noyau de diamant a été projeté sur orbite.

» Il a dû faire des centaines de révolutions, perturbé par le champ de gravité de tous les satellites, avant de finir sur Europe. Et les conditions devaient être particulièrement propices, Europe et le diamant se trouvant en conjonction sur des orbites proches pour que la vitesse d’impact ne soit que de deux kilomètres-seconde. S’ils s’étaient heurtés de front… eh bien il n’y aurait pas d’Europe aujourd’hui, encore moins de mont Zeus. Et il m’arrive de faire des cauchemars quand je pense qu’il aurait très bien pu tomber sur Ganymède…

» La nouvelle atmosphère a pu aussi amortir l’impact mais, même alors, le choc a dû être effroyable. Je me demande comment ont réagi nos amis europiens. Il a certainement déclenché toute une série de turbulences tectoniques… qui continuent aujourd’hui.

— Et sur Terre des turbulences politiques, dit Floyd. Je commence à peine à en comprendre quelques-unes. Pas étonnant que les USSA se soient inquiétés.

— Entre autres.

— Mais comment imaginer qu’il soit possible de faire main basse sur ces diamants ?

— Nous y sommes bien arrivés, répondit Van der Berg en faisant un geste vers l’arrière de la navette. Quoi qu’il en soit, le simple effet psychologique sera énorme sur l’industrie. C’est pourquoi tant de gens tenaient tellement à savoir si c’était vrai ou non.

— Et maintenant, ils savent. Alors que va-t-il se passer ?

— Ce n’est pas mon problème, Dieu merci. Mais j’espère avoir apporté une importante contribution au budget de Ganymède.

Et au mien, pensa Van der Berg.

 

54. Réunion

 

— Qu’est-ce qui a bien, pu te faire croire que j’étais mort ? s’écria Heywood Floyd. Je n’ai pas été en meilleure forme depuis des années !

Paralysé par la stupeur, Chris Floyd regardait fixement la grille du haut-parleur. Il éprouvait un immense soulagement mais aussi une certaine indignation. « Quelqu’un », « quelque chose », lui avait joué un tour, mais pour quelle raison ?

À cinquante millions de kilomètres, et se rapprochant de plusieurs centaines de kilomètres par seconde, Heywood Floyd avait aussi des accents quelque peu indignés. Mais sa voix était quand même vigoureuse et enjouée, résonnant du bonheur évident de savoir Chris sain et sauf.

— Et j’ai de bonnes nouvelles pour toi ; la navette te ramènera en premier. Elle lâchera des fournitures médicales urgentes sur Galaxy et puis fera un saut pour te prendre et t’amener au rendez-vous avec nous à la prochaine orbite. Univers descendra cinq orbites plus tard. Tu pourras accueillir tes camarades quand ils arriveront à bord.

» J’en ai assez dit pour le moment, sauf que je me fais une joie de rattraper le temps perdu. J’attends ta réponse dans… voyons un peu… environ trois minutes…

Pendant un long moment, un silence total régna dans Bill Tee. Van der Berg n’osait regarder son compagnon. Enfin, Floyd reprit le micro et dit lentement :

— Grand-papa… Quelle merveilleuse surprise ! Je suis encore en état de choc. Mais je sais que je t’ai rencontré ici sur Europe, je sais que tu m’as dit adieu. J’en suis aussi certain que je le suis de t’avoir entendu à l’instant…

» Enfin, nous aurons tout le temps de parler de ça plus tard. Mais rappelle-toi comment Dave Bowman t’a parlé, à bord de Discovery. C’était peut-être quelque chose comme ça…

» Nous allons maintenant attendre tranquillement que la navette vienne nous chercher. Nous sommes très confortablement installés. Il y a de temps en temps un séisme, mais rien d’inquiétant. À tout à l’heure, avec toute mon affection.

Il ne se rappelait pas quand il avait employé ce mot en s’adressant à son grand-père.

Après le premier jour, la navette commença à sentir. Le deuxième jour, ils ne le remarquèrent plus mais reconnurent tous deux que les aliments n’avaient plus si bon goût. Ils éprouvaient aussi plus de difficultés à dormir et il y avait même des accusations de ronflements.

Le troisième jour, malgré de fréquents bulletins d’Univers, de Galaxy et de la Terre elle-même, l’ennui les gagna ; ils avaient épuisé leur stock d’histoires salaces.

Mais ce fut le dernier jour. Avant qu’il se termine, Lady Jasmine descendit à la recherche de son enfant perdu.

 

55. Magma

 

— Baas, dit le maître comset de l’appartement, pendant que vous dormiez, j’ai eu accès à ce programme spécial de Ganymède. Vous voulez le voir maintenant ?

— Oui, répondit le Pr Paul Kreuger. Vitesse dix. Sans le son.

Il savait qu’il pouvait sauter les préliminaires, il les reverrait plus tard, quand il le souhaiterait. Il voulait arriver à l’action le plus tôt possible.

Le générique passa en accéléré et puis Victor Willis apparut sur l’écran, quelque part sur Ganymède, gesticulant follement dans un silence total. Le Pr Paul Kreuger, comme beaucoup de savants, n’avait pas une très bonne opinion de Willis, tout en reconnaissant qu’il exerçait une fonction utile.

Willis disparut brusquement et fut remplacé par un sujet moins agité : le mont Zeus. Mais il était beaucoup plus actif qu’une montagne bien élevée avait le droit de l’être ; le Pr Kreuger fut ahuri de voir combien il avait changé depuis la dernière émission d’Europe.

— Temps réel, ordonna-t-il. Avec le son.

— … près de cent mètres par jour, et l’inclinaison a augmenté de quinze degrés. Activité tectonique violente, à présent… coulées de lave excessives autour de la base. J’ai le Pr Van der Berg avec moi. Qu’en pensez-vous, Van ?

Mon neveu me paraît en excellente forme, pensa le Pr Kreuger, quand on pense à ce qui lui est arrivé. Bon sang ne saurait mentir, naturellement…

— La croûte ne s’est manifestement jamais remise de l’impact initial, et elle cède sous des tensions accumulées. Le mont Zeus ne cesse de s’enfoncer lentement depuis que nous l’avons découvert, mais ces dernières semaines le mouvement s’est considérablement accéléré. On peut le constater à l’œil nu, de jour en jour.

— Combien de temps avant qu’il disparaisse complètement ?

— Je ne puis croire que cela arrivera…

L’image passa rapidement à une autre vue de la montagne, avec la voix off de Victor Willis :

— Cela, c’était ce que le Pr Van der Berg disait il y a deux jours. Pas de commentaire maintenant, Van ?

— Euh… on dirait que je me suis trompé. Il descend comme un ascenseur. Tout à fait incroyable… il ne reste plus que cinq cents mètres ! Je refuse de faire d’autres prédictions…

— Très sage, Van. Allons, cela ce n’était qu’hier. Maintenant, nous allons vous présenter une séquence en laps de temps continu, jusqu’au moment où nous avons perdu la caméra…

Le Pr Kreuger se pencha dans son siège, pour regarder le dernier acte du long drame dans lequel il avait joué un rôle si lointain et pourtant vital.

Ce n’était pas la peine d’accélérer la rediffusion ; il l’observait déjà à cent fois la vitesse normale. Une heure était comprimée en une minute, une vie humaine dans celle d’un papillon.

Sous ses yeux, le mont Zeus s’enfonçait. Des jets de soufre en fusion jaillissaient vers le ciel, tout autour, à une rapidité éblouissante, formant des paraboles d’un bleu électrique étincelant. Cela ressemblait à un navire sombrant dans une mer tumultueuse, entouré de feux Saint-Elme. Les spectaculaires volcans d’Io eux-mêmes ne pouvaient rivaliser avec une telle manifestation de violence.

— Le plus grand trésor jamais découvert disparait à nos yeux, dit Willis d’une voix solennelle. Malheureusement, nous ne pouvons montrer le final. Vous verrez bientôt pourquoi.

L’action revint au temps réel. Il ne restait plus que quelques centaines de mètres de la montagne et les éruptions se ralentissaient.

Soudais, toute limage bascula ; les stabilisateurs d’image de la caméra, qui avaient vaillamment tenu bon contre le tremblement continuel du sol, renonçaient au combat. Pendant un moment, on eut l’impression que la montagne se soulevait de nouveau, mais c’était le trépied de la caméra qui se renversait. La toute dernière scène d’Europe fut un gros plan d’une vague scintillante de soufre en fusion sur le point de submerger le matériel.

— Disparu à jamais ! se lamenta Willis. Des richesses infiniment plus grandes que celles que Golconde ou Kimberley ont jamais produites ! Quelle perte tragique !

— Quel fichu imbécile ! marmonna le Pr Kreuger. Il ne comprend donc pas…

Il était temps de rédiger une nouvelle communication pour Nature. Et ce secret-là était bien trop important pour rester caché.

 

56. La théorie de la perturbation

 

De : Pr Paul Kreuger, F.R.S., etc.

À : Rédacteur en chef, Banque de données de Nature (accès public)

 

OBJET : LE MONT ZEUS ET LES DIAMANTS JUPITÉRIENS

 

Comme on le sait aujourd’hui, la formation europienne connue sous le nom de mont Zeus faisait à l’origine partie de Jupiter. La suggestion selon laquelle le noyau des géants gazeux pourrait être composé de diamant fut avancée pour la première fois par Marvin Ross, du laboratoire national Lawrence Livermore à l’université de Californie, dans un article classique : « La couche de glace d’Uranus et de Neptune – des diamants dans le ciel ? » (Nature, vol. 292, n0 5822, p. 435-436, 30 juillet 1981). Curieusement, Ross n’étendait pas ses calculs à Jupiter.

L’engloutissement du mont Zeus a provoqué un véritable chœur de lamentations, toutes absolument ridicules, pour les raisons données ci-dessous.

Sans entrer dans les détails, qui seront présentés dans une prochaine communication, j’estime que le noyau de diamant de Jupiter devait avoir une masse originelle d’au moins 1028 grammes. C’est-à-dire dix milliards de fois celle du mont Zeus.

Si une grande partie de ce matériau a sans aucun doute été réduite lors de l’explosion de la planète et de la formation du soleil – apparemment artificiel – Lucifer, il est inconcevable que le mont Zeus ait été le seul fragment à survivre. Bien qu’une masse importante ait dû retomber sur Lucifer, il est probable qu’un pourcentage important est parti sur orbite… et doit y être encore. La théorie de la perturbation élémentaire indique qu’il reviendra périodiquement à son point d’origine. Naturellement, il n’est pas possible de faire un calcul exact, mais j’estime qu’au moins un million de fois la masse du mont Zeus orbite toujours dans le voisinage de Lucifer. La perte d’un petit fragment, d’ailleurs fort peu commodément situé sur Europe, est par conséquent sans grande importance. Je propose d’établir, dès que possible, un système radar spécial pour la recherche de ce matériau.

Bien qu’une pellicule de diamant extrêmement fine ait été produite en grande série dès 1987, il n’a jamais été possible de fabriquer du diamant en masse. Sa disponibilité par mégatonnes transformerait totalement de nombreuses industries et en créerait de nouvelles. Plus particulièrement, comme l’ont fait observer Isaacs et d’autres, il y a près de cent ans (voir Science, Vol. 151, p. 682-683, 1966), le diamant est le seul matériau de construction qui rendrait possible ce que l’on appelle l’ascenseur spatial, permettant le transport loin de la Terre à un coût négligeable. Les montagnes de diamant actuellement en orbite parmi les satellites de Jupiter pourraient ouvrir tout le système solaire. Par comparaison, toutes les anciennes utilisations de ce type de cristal de carbone paraissent bien dérisoires !

Pour être complet, j’aimerais mentionner un autre site possible contenant d’énormes quantités de diamant, un lieu malheureusement encore plus inaccessible que le noyau d’une planète géante…

On a avancé que la croûte des étoiles à neutrons pourrait être composée de diamant. Comme la plus voisine de ces étoiles connues se trouve à quinze années-lumière et a une gravité de surface de soixante-dix millions de fois celle de la Terre, on ne peut guère les considérer comme des fournisseurs plausibles.

Mais aussi… Qui aurait pu imaginer qu’un jour nous serions capables de toucher le noyau de Jupiter ?

 

57. Interlude sur Ganymède

 

— Ces pauvres colons primitifs ! se lamenta Mihailovitch. Je suis horrifié ! Il n’y a pas un seul piano à queue de concert sur tout Ganymède ! Naturellement, le dé à coudre d’optronique dans son synthétiseur peut reproduire n’importe quel instrument. Mais un Steinway est quand même un Steinway… Tout comme un Stradivarius reste un Stradivarius !

Ses plaintes, tout en n’étant pas entièrement sérieuses, avaient déjà suscité des contre-réactions dans les milieux intellectuels locaux. L’émission populaire Mède Matin avait même commenté perfidement : « En nous honorant de leur présence, nos voyageurs distingués ont – ne serait-ce que provisoirement – haussé le niveau culturel des deux mondes… »

L’attaque visait principalement Willis, Mihailovitch et M’Bala, qui avaient essayé avec un peu trop d’enthousiasme d’éclairer les indigènes arriérés. Maggie M. avait provoqué tout un scandale avec un récit sans vergogne sur les amours torrides de Zeus-Jupiter avec Io, Europe, Ganymède et Callisto. Apparaître à la nymphe Europe sous la forme d’un taureau blanc était déjà assez choquant, et ses tentatives pour soustraire Io et Callisto à la fureur compréhensible de son épouse Héra étaient franchement pitoyables. Mais ce qui troublait beaucoup d’habitants du satellite, c’était d’apprendre que les amours de Zeus et de Ganymède étaient encore plus perverses.

Pour leur rendre justice, les intentions des ambassadeurs culturels autodésignés étaient tout à fait louables, sinon entièrement désintéressées. Sachant qu’ils allaient rester en souffrance sur Ganymède pendant des mois, ils comprenaient les dangers de l’ennui, une fois que la nouveauté de la situation serait émoussée. Et ils souhaitaient aussi utiliser au mieux leurs talents, pour le bien de tout le monde. Mais tout le monde ne souhaitait pas en bénéficier – ou n’en avait pas le temps – sur cette frontière de haute technologie du système solaire.

Yva Merlin, en revanche, s’intégrait à la perfection et s’amusait beaucoup. Malgré sa célébrité sur la Terre, très peu de Mèdes avaient entendu parler d’elle. Elle pouvait errer par les corridors publics et les coupoles pressurisées de Ganymède Central sans qu’on se retourne sur son passage ou qu’on échange des chuchotements surexcités. À vrai dire, elle était reconnue, certainement, mais seulement comme un des visiteurs de la Terre.

Greenberg, avec sa modestie habituelle discrètement efficace, s’était intégré dans la structure administrative et technologique du satellite et siégeait déjà dans une demi-douzaine de conseils. Ses services étaient tellement appréciés qu’on l’avertit qu’il n’aurait peut-être pas le droit de repartir.

Heywood Floyd observait les activités de ses compagnons de bord avec amusement, mais n’y participait pas. Son principal souci était d’établir des ponts avec Chris et de l’aider à préparer son avenir. Maintenant qu’Univers – avec moins de cent tonnes de combustible dans ses réservoirs – était en sécurité sur Ganymède, il y avait beaucoup à faire.

La reconnaissance de tous les voyageurs de Galaxy envers leurs sauveteurs avait facilité la fusion des deux équipages ; quand les préparations, les révisions et le ravitaillement seraient terminés, ils repartiraient ensemble pour la Terre. La nouvelle que Sir Lawrence préparait déjà les contrats pour un Galaxy II très amélioré avait grandement remonté le moral, même si la construction du nouveau vaisseau ne pourrait commencer avant que les avocats aient réglé leur différend avec les Lloyds. Les assureurs s’entêtaient à prétendre que le crime de piratage spatial n’était pas couvert par leurs polices.

Quant au crime lui-même, personne n’avait été inculpé, ni même accusé. De toute évidence, le détournement avait été soigneusement préparé, au cours d’une période de plusieurs années, par une organisation efficace et bien financée. Les États-Unis d’Afrique du Sud (USSA) protestaient bruyamment de leur innocence et réclamaient une enquête officielle. Der Bund exprimait aussi son indignation et accusait naturellement Shaka.

Le Pr Kreuger ne s’étonnait pas de trouver dans son courrier des messages anonymes le qualifiant de traître. Ils étaient généralement en afrikaans mais contenaient parfois de subtiles fautes de grammaire ou de phraséologie qui le firent soupçonner que cela faisait partie d’une campagne de désinformation.

Après réflexion, il les transmit à Astropol, « qui doit déjà les avoir », se dit-il. Astropol le remercia mais, comme il s’y attendait, ne fit aucun commentaire.

De temps en temps, les lieutenants Floyd et Chang, ainsi que d’autres membres de l’équipage de Galaxy, étaient invités aux meilleurs dîners de Ganymède, par les deux mystérieux outre-mondiens dont Floyd avait déjà fait la connaissance. Quand les bénéficiaires de ces repas franchement décevants les évoquaient ensuite, ils en venaient à la conclusion que leurs interrogateurs essayaient d’étayer une affaire contre Shaka mais n’y arrivaient pas trop bien.

Le Pr Van der Berg qui avait tout déclenché – et s’en tirait admirablement, professionnellement et financièrement – se demandait maintenant que faire de ses nouvelles perspectives. Il avait reçu beaucoup d’offres séduisantes d’universités et d’organisations scientifiques de la Terre, mais par une ironie du sort il ne pouvait en profiter. Il vivait depuis trop longtemps dans le sixième de gravité de Ganymède et avait dépassé le point médical de non-retour.

La Lune demeurait une possibilité, Pasteur aussi, comme le lui expliqua Heywood Floyd :

— Nous essayons d’y créer une université spatiale, pour que les outre-mondiens incapables de supporter 1 G puissent quand même avoir des rapports en temps réel avec des gens sur Terre. Nous aurons des salles de conférences, des amphithéâtres, des laboratoires, certains simplement reproduits par informatique mais ils auront l’air si vrais que vous vous y tromperez. Et vous pourrez faire du vidéo-lèche-vitrines sur Terre, pour dépenser vos biens mal acquis.

À son étonnement, Floyd n’avait pas seulement retrouvé un petit-fils mais se découvrait un neveu ; il était maintenant lié à Van der Berg autant qu’à Chris, par un assemblage unique d’aventures partagées. Il y avait, surtout, le mystère de son apparition dans la ville europienne abandonnée, en présence du monolithe.

Chris n’éprouvait pas l’ombre d’un doute.

— Je t’ai vu et je t’ai entendu, aussi clairement qu’en ce moment, dit-il à son grand-père. Mais tes lèvres ne remuaient pas, et le plus bizarre, c’était que justement je ne trouvais pas ça bizarre. Cela me paraissait tout à fait normal. Tout l’incident avait quelque chose de… de détendu. Un peu triste. Non, nostalgique conviendrait mieux. Ou peut-être résigné.

— Nous ne pouvions nous empêcher de penser à votre rencontre avec Bowman à bord de Discovery, précisa Van der Berg.

— J’ai essayé de l’appeler par radio avant que nous nous posions sur Europe. C’était peut-être naïf, mais je n’imaginais pas d’autre moyen d’entrer en communication avec lui. J’étais sûr qu’il était là, sous une forme ou une autre.

— Et vous n’avez reçu aucune espèce de réponse ?

Floyd hésita. Le souvenir s’estompait vite mais il se rappela subitement cette nuit où le monolithe en réduction lui était apparu dans sa cabine.

Rien ne s’était passé et pourtant, à partir de ce moment, il avait senti que Chris était sain et sauf et qu’ils se reverraient.

— Non, murmura-t-il. Je n’ai pas reçu la moindre réponse.

Après tout, cela avait pu être un rêve.

 

2061 : odyssée trois
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